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Ruses de Sioux #5 : Si tu ne sais pas, demande à tes personnages

Dans le top 3 de ma shitlist des conseils d’écriture que je ne suivrai JAMAIS à part si on me menace avec un gourdin planté de clous, il y a… tadah… la rédaction des fameuses « fiches de personnages ». Quiconque  s’est un peu rencardé sur les conseils d’écriture en a forcément entendu parler. Sinon, tu peux taper « fiche personnage » dans Google et consulter l’une des 64 372 entrées.

L’idée est simple : il s’agit de prendre une petite feuille et d’y décrire le physique, le quotidien et les goûts de chacun des protagonistes de son roman, afin de bien les avoir en tête. Par exemple : « Bidulechouette a les yeux bleus, bleus les yeux Bidulechouette a » et/ou « il raffole des Chocapics »et/ou « il est dresseur de marsouins à poils longs » et/ou « la découverte de son frère jumeau maléfique, quand il avait 9 ans et demi, a laissé dans son âme une plaie béante que le temps ne parvient pas à cicatriser, et qui, les soirs d’orage, embrume son regard d’un voile de désespoir ».

Attention, je n’ai pas dit que c’était un mauvaise méthode et que tu ne dévais pas l’appliquer. Nope nope. Tu fais absolument ce que tu veux, et tu sais mieux que moi ce qui te convient. En ce qui me concerne, je trouve que la fiche personnage fait perdre un temps fou, qui n’est pas consacré à l’écriture elle-même. C’est un peu le même problème qu’avec le concept de to do list : ceux qui ont une vilaine tendance à la procrastination (#plaidecoupable) vont l’utiliser comme stratagème pour se donner l’impression de bosser, sans pour autant commencer quoi que ce soit.

Les personnages ne sont pas des ectoplasmes mous

Pour autant, dans un soucis d’impartialité, je veux bien admettre que ce genre de fiches peut t’aider à maintenir la cohérence du récit, et de faire en sorte que l’attitude des personnages ne varie pas au gré de ton humeur du jour. Et en ce sens, ça peut-être une très très très bonne chose. Il t’est peut-être déjà arrivé, en lisant un roman, ou en regardant un film, d’être déstabilisé parce qu’une action du héros ne cadre pas du tout avec sa personnalité. Par exemple, une adolescente supposée être trouillarde et timide, fait tout à coup preuve de répartie cinglante face à une horde de vampires. Comme ça. Juste parce que ça arrangeait bien le scénario à ce moment-là. Ce genre de maladresse, c’est fatal error.

Vade retro, scénario en carton !

Vade retro, scénario en carton !

Cela m’amène à te livrer le secret ultime de la construction d’un roman : ce sont les personnages qui déterminent les péripéties. Pas l’inverse.

En effet, les persos ne sont pas des entités vides dont on peut plier le caractère selon les besoins de l’histoire, telles des feuilles mortes entrainées par le vent de la fatalité. Dans la vraie vie des vraies personnes (comme toi, moi, ou ta sœur Marie-Angèle), chacun réagit de manière différente à un évènement donné. Imagine par exemple qu’on te mette une main aux fesses dans le métro… Peut-être vas-tu te recroqueviller sans oser protester. Peut-être vas-tu hurler sur ton agresseur et lui foutre la te-hon à ce gros bâtard. Peut-être vas tu l’assommer avec ton sac à dos. Peut-être vas-tu demander aux autres voyageurs d’intervenir. Eh bien les personnages, c’est pareil. Face à l’inattendu, ils réagissent en fonction de leur personnalité, et ce sont leurs réactions qui, à leur tour, orientent le cours des choses. Et pour être réaliste, le scénario d’un roman ne peut s’affranchir de cette vérité.

Connais ton héros comme toi-même

Au risque d’être un peu tranchée (comme une brioche Pasquier), j’irais même jusqu’à affirmer que l’histoire n’est pas une fin. Elle est un moyen au service d’un objectif plus grand qu’elle : faire en sorte que le lecteur s’intéresse aux personnages, et veuille à tout prix savoir ce qui leur arrive. Tu peux créer un univers d’une richesse époustouflante, sur fond de guerres fratricides, d’exoplanètes, de créatures lippues venues d’ailleurs, d’hivers longs de sept ans, tu peux documenter précisément la vie dans un bidonville de Calcutta, ou le milieu de la politique américaine… Le lecteur s’en désintéressera s’il se fiche totalement de ce qui peut arriver à ton héros ou à ton héroïne. Les personnages sont l’unique clé d’entrée dans un récit. Ce sont eux qui nous font frémir, bondir, sourire, pousser des soupirs etc.

Confrontés à des circonstances particulières, que vont-ils faire ? Vont-ils s’en tirer ? C’est ça que le lecteur veut savoir.

Mon Dieu ! Le suspens est insoutenâââââble

Mon Dieu ! Le suspens est insoutenâââââble

Voilà pourquoi un auteur se doit connaître ses personnages sur le bout des doigts : quel regard portent-ils sur le monde ? D’où viennent-ils ? Quels sont leurs points forts et leurs faiblesse ? Plus encore, petit scarabée, la question number one que tu dois te poser c’est : que VEUX mon héros ? Tous les héros ont un objectif, ZE objectif ultime. Tous. Même s’ils n’en ont pas forcément conscience. La paix dans le monde. Devenir riche et célèbre. Manger des M&M’s pour le restant de leur jours. Trouver l’amour. Peu importe ce que c’est. Ce qu’il faut retenir c’est que toutes les actions fictives de cet être fictif vont tendre vers le but que tu leur a fixé.

J’ai vu la lumière

Ce que je te raconte, c’est pas pour te compliquer la vie. Tu verras vite qu’au contraire, ça va grave simplifier ton processus d’écriture. Promis-juré-craché. Place, maintenant, au moment « humilité » de ce post.

Jusqu’à récemment, je n’étais pas consciente de tout ça. Le roman que je suis en train d’écrire, je l’ai entamé sans trop me poser de questions. J’avais en tête des personnages, avec des traits de caractère assez nets, auxquels je comptais faire arriver des trucs et des machins divers et variés. Sauf que je me suis assez vite retrouvée bloquée dans mon intrigue. Comme je ne fais jamais de plan, j’invente les péripéties au fur et à mesure que j’écris. Quand l’inspiration est là, c’est chanmé. Quand l’inspiration n’est pas là, c’est pas chanmé.

Moi, en train de chercher l'inspiration sur un tronc d'arbre, en mode narmol

Moi, en train de chercher l’inspiration sur un tronc d’arbre, en mode narmol

C’est la lecture de certains blogs d’auteurs, notamment Terribleminds dont je t’ai déjà parlé, qui m’a poussé à me poser les bonnes questions. Qui étaient mes héros ? Et surtout, que voulaient-ils ? Je me suis alors aperçue, à mon grand étonnement, que je n’étais pas capable d’apporter une réponse claire à tout cela. Je ne connaissais pas mes personnages aussi bien que je me l’étais imaginée. Alors, j’ai décidé de faire une pause, j’ai attrapé mon joli petit cahier à imprimés poissons rouges et j’ai pris le temps de tirer ça au clair, à coup de notes sans queue ni tête. Peut-être est-ce finalement ma version de la « fiche personnage » ? Une après-midi plus tard, j’avais une bien meilleure vision des motivations et du caractère de chacun…

Cela a eu un effet presque magique. Soudain, je comprenais mieux mes personnages, je pouvais déterminer plus aisément leurs actions, et les conséquences logiques qui en découlaient. L’inspiration est revenue et j’ai pu continuer mon projet de manière plus fluide. Bien-sûr, il m’est arrivé d’être à nouveau bloquée en cours de route… Mais à chaque fois que c’est arrivé, je suis revenue aux bases. « Pourquoi Héroïna fait-elle ça ? » « Que désire-t-elle ? » « De quoi a-t-elle peur? ». Presque automatiquement, cela a permis à la brebis égarée que j’étais de retrouver son chemin.

Ce qui m’amène à la conclusion de cette ruse de sioux, sous la forme d’une superbe maxime. Je compte sur toi pour la répéter 20 fois tous les matins avant le petit dej’ : « Laisse-toi guider par tes personnages. Si tu es perdu et que tu ne sais pas où tu vas, eux, ils savent. Ils t’indiqueront la bonne direction. »

J’ai dit.

Me voici, à présent auréolée de ma nouvelle sagesse.

Me voici, à présent auréolée de ma nouvelle sagesse.

2 rponses Ruses de Sioux #5 : Si tu ne sais pas, demande à tes personnages

  1. Lise Pradère

    Ugh! C’est bien dit. Et en tant qu’auteur, j’approuve à 100%.
    Et ça me rappelle un roman de Stephen King, « La part des ténèbres » ( https://www.babelio.com/livres/King-La-part-des-tenebres/3757 ). Dans ce livre, un auteur décide de « tuer » l’encombrant héros de ses romans d’horreur à succès. Il organise même un enterrement réel en grande pompe médiatique. Mais le héros ressuscite et se venge dans la vraie vie… Brrrrr!
    Alors un conseil, prenez bien soin de vos héros!

    • Aurelie Gerlach – Author

      Merci ! Comme d’habitude, l’immense Stephen avait tout compris au schmilblick depuis des siècles, si bien qu’il s’amuse avec les règles et concocte des mises en abîme de mises en abîme. <3

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